Cross-Road de Sire Cédric
(Note de l'auteur: /!\Attention/!\ Ici rien n'est caché des événements de Cross-Road donc pour ceux qui veulent lire la nouvelle et qui ne l'ont pas encore lue, l'abstinence est de rigueur!...).
Alors que Déchirures s'achève sur Blood-Road, Dreamworld débute avec Cross-Road.
Deux nouvelles radicalement différentes malgré le mot commun de leurs titres: « Road ».
Cross-Road ouvre avec brio Dreamworld, en effet il est question dans ce texte de magie liée l'enfance, d'enfants éternels qui refusent de grandir, qui refusent la vie telle qu'elle leur apparaît ou telle qu'on veut qu'elle leur apparaisse: dénuée de folie, dénuée de... magie.
D'autres thèmes y font également leur apparition: le rejet face à la différence lorsque Christian est qualifié de « martien » par ses camarades d'école, la culpabilité et le remord lorsque Morgan décide enfin, après tant d'années de ne plus tourner le dos au passé et va à la rencontre de Christian, de ce monde imaginaire qu'il dont il niait l'existence ou de son histoire tout simplement.
On remarque également dans cette nouvelle une allusion à la légende d'Orphée et d'Eurydice avec l'interdiction de se retourner sur la route, cette mise à l'épreuve à l'épreuve face à la curiosité de l'inconnu. Les loups au pelage blanc, déjà apparus dans Nénia, nouvelle de Déchirures, hantent une nouvelle fois l'imaginaire de Sire Cédric. Tels des créatures insondables, tantôt cruels, tantôt prévenants (cf: Nénia). Ici ils font office de gardiens, appliquant une sentence à ceux qui osent braver l'interdit.
Cross-Road c'est l'histoire d'un vieil homme ou plutôt l'histoire de ce vieil homme. Une histoire qui s'est passée lorsqu'il était enfant et qu'il n'a jamais oubliée. Lorsqu'il avait 5 ans, Morgan habitait avec ses parents dans une maison qui se situait près d'une route qui menait du village à la forêt. « Cross-Road », oui, c'est bien de cette route qu'il est question ici, une interrogation prend forme: En quoi une route peut-elle être intéressante au point de figurer dans le titre de cette nouvelle? Et bien c'est très simple (ou très compliqué selon le point de vue) cette route n'était pas comme toutes les autres routes, elle bougeait, elle était...changeante, du moins c'est ainsi que la voyait Morgan à l'âge de 5 ans. Comme tout enfant de 5 ans, il va alors confier ses craintes eux seules personnes à qui il peut offrir une entière confiance: ses parents. Comme tous parents réagiraient si leur enfant venait leur dire qu'il voyait une route bouger, les parents de Morgan lui assurent que ce qu'il voit est impossible et que c'est le reflet de sa naïveté d'enfant, qu'il fait qu'il oublie tout ça au risque d'être, comme tous les originaux, marginal. Suite à ces paroles, Morgan ne voit plus jamais la route bouger, la magie qui habitait son c½ur d'enfant l'avait déserté, du moins jusqu'au jour où il fait la rencontre de Christian. Il est un enfant solitaire qui « vit dans son monde » (comme savent si bien dire ceux qui ne comprennent pas) et subit la cruauté des autres qui ne savent réagir, pour la plupart qu'avec violence, face à la différence. Au fur et à mesure qu'ils font connaissance, ils deviennent amis, confidents. Et cela à un tel point qu'un jour, Christian pose une question « Morgan... Est-ce que tu es mon ami? Je veux dire un vrai ami? » la réponse positive de Morgan scellera à jamais leurs destins comme liés. Christian avoue à Morgan qu'il a tué son lapin Burzum par manque de soins et qu'afin que ce dernier le pardonne, il doit l'amener dans un autre monde afin qu'il soit libéré et retrouve la vie. Après une longue argumentation, Morgan se laisse convaincre malgré sa peur. Ils marchent donc jusqu'à la route, terrifiés mais quelque peu rassurés du fait que l'union fait la force. Chemin faisant, les deux enfants rencontrent une femme à la beauté si troublante que Morgan en tombe presque simultanément amoureux. Ici encore, on peu remarquer le présence prononcée de la couleur blanche (« Elle était vêtue tout de blanc »; « que d'une robe blanche presque transparente », « ses cheveux étaient blancs, comme tissés dans la neige » ou encore « ses cheveux ivoiriens »), le champ lexical de la transparence est également présent, illustré par des termes tels que « voile », « transparente »... Si l'on se refaire aux ouvrages antérieurs de Sire Cédric, sa fascination pour la couleur blanche est nette, de plus, lorsqu'elle est utilisée, c'est très souvent pour représenter quelque chose: la beauté qui si souvent s'avère dangereuse, l'évanescence, la pureté, l'irréalisme ou encore l'inconnu. Prenons exemple d'Asiel et de sa chevelure, inspirée de celle d'Elric de Melnibonné, il est diablement beau et c'est un démon; il y a aussi Mania qui se change en serpent blanc ou même les loups évoqués précédemment - beaux, dangereux et irréels - ici la couleur blanche et ses connotations s'incarne en le portrait de cette femme « pas croyable » au regard d'un brasier vert. Toujours est-il que Morgan est fasciné par cette apparition. Elle leur donne cependant des indices précieux et leur montre le chemin (et leur dit de surtout ne jamais se retourner sur leur route), ils s'en vont tandis que dans leur dos, une voiture emporte la jeune femme. Morgan est jaloux de cette personne dont il n'a entendu que la voix masculine.
Tout au long de leur périple, ils seront maintes fois traversés par la peur. Notamment lors de l'apparition des fameux loups au comportement insaisissable, tantôt souriants, tantôt vicieux (à l'image de la couleur blanche).
Lorsqu'enfin ils arrivent à destination, le lapin Burzum semble reprendre subitement vie. Christian quitte son ami et part seul dans l' « Autre Monde », faisant don à Morgan d'une curieuse sphère rougeoyante. Désormais seul, il est intrigué par une voix d'enfant dans son dos, qui s'adresse à lui, il se retourne. Et fatalement, il découvre un loup blanc qui se jette sur lui sans ménagement. Cependant la petite sphère agit en bouclier et met le loup à terre alors qu'il n'a qu'eu le temps d'administrer une morsure à l'enfant. On assiste alors à une métamorphose, (quand je vous disais que même si Dreamworld était différent, il restait néanmoins du parfait Sire Cédric) en effet, le loup se transforme en un jeune homme blanc à la voix toujours aussi enfantine.
N'y tenant plus, Morgan s'élance à tout allure sur le chemin du retour, non sans croiser quelques loups, toujours fidèles à eux-mêmes, insaisissables (« J'entendais leurs grognements, mais aussi, pour certains, leurs sourires approbateurs »). Puis lorsque Morgan arrive, cassé par la fatigue et la foule d'émotion qui l'a traversé durant cette nuit, il s'évanouit, pour se réveiller à l'hôpital près de sa famille quelques heures plus tard.
Ici le glas de la réalité sonne fort à ses petites oreilles enchantées, il fait la rencontre d'un psychologue aux allures sympathiques qui suffisent à le convaincre de tout lui raconter. Or, ce dernier n'étant ni un enfant, ni un poète, ni un fou, ni un suicidé et ni un amoureux désespéré, il ne le croit pas et se contente se réciter sa litanie selon laquelle tout cela est bien impossible, que ça n'existe que dans les rêves. Suit ensuite une jolie phrase toute en antithèses: « Et le gentil psychologue, à son tour, avec sa voix douce qui cachait le rasoir de la raison, a tranché quelque chose de fragile au fond de mon être. Le cordon ombilical de la magie.». Cette phrase, magnifiquement paradoxale pourrait être une des morales de cette nouvelle. Le psychologue est un vieux renard qui grâce à sa voix douce, amadoue l'enfant pour mieux sortir son rasoir et lui couper la gorge. La raison elle est comparée à un rasoir, une chose mauvaise et dangereuse. Par opposition, la magie elle est comparée à un cordon ombilical, quelque chose d'essentiel à la vie, qui rejoint le réel et l'irréel en un tout.
La fin de Cross-Road est plutôt inattendue quoique logique. On retrouve Morgan en vieillard, il aperçoit un jeune homme qui lui rappelle Christian, il fume un joint et porte un lapin sur l'épaule, caché par ses cheveux, il disparaît dans une boutique de tatouages, Morgan « adultisé » n'ose pas aller le voir et se retranche une nouvelle fois derrière le mur d'enceinte de la raison « ce ne peut pas être possible ». Ainsi, plus tard, sa curiosité le titillant, il se décide tout de même à y aller mais le rêve est éphémère, et tout a disparu. La boutique de tatouages est condamnée. Petit clin d'½il de l'auteur pour nous dire que même dans la plus banale routine du quotidien, l'irréel, l'imaginaire et le magique sont toujours présents, il suffit d'ouvrir les yeux et un peu plus que les yeux pour le voir et saisir sa chance quand elle se présente.
Et enfin, notre narrateur ouvre son c½ur et saisi sa chance, il retrouve miraculeusement la sphère rouge, l'empoigne et va à la rencontre de son village, de la route, de son enfance, du monde magique et de son destin. Il part donc. (Petite remarque: au début comme à la fin, il neige à nouvelle apparition de l'imaginaire de la blancheur).
En chemin il rencontre deux enfants discutant avec une belle femme toutes blanche au regard vert sur une route changeante. Inutile je pense à ce stade là, de vous spécifier laquelle... Ainsi il attends que lui et Christian disparaissent et s'adresse à la dame blanche qu'il prend en voiture... vers l'inconnu.